Saule

Saule, le surdoué du partage, revient frapper à nos cœurs : attendez-vous à des tendresses, des cavalcades, des cuivres, quelques larmes, des amertumes, de la lumière, une valse, et partout, partout, de la beauté.

Avant même que vous n’ayez écouté la première chanson, ce titre, « Dare-dare », vous raconte deux histoires. D’abord le « dare-dare » littéral de l’urgence, de l’envie impérieuse, celle de donner de la musique aux gens (qui en ont légèrement besoin : vous l’avez bien regardée, la conjoncture ?).
Et puis, parce que Saule (Soul) adore faire ricocher les doubles sens dans nos cervelles, il y a « to dare », en anglais : pour l’audace. L’audace de franchir le cap d’une écriture renouvelée, mordante, parfois plus âpre, celle d’un auteur profondément singulier, affranchi des suavités rassurantes de la pop.

Douze fois la voix tellement intègre et inimitable de Saule : douze chansons, « douze belles dans la peau », comme aurait dit l’autre ; sincères, ultra modernes, souvent cinématographiques, tirant parfois vers un lyrisme très brit-pop, vers le reggae façon Souchon, parmi des morceaux plus graves, qui nous font parfois chavirer du côté de Johnny Cash, des chœurs de Leonard Cohen…

Saule a écrit, composé, orchestré, joué, tout ou presque, depuis chez lui, dans son nouveau biotope, la campagne sublime et inspirante de Gaume.
Mais, bien sûr, il n’a pas pu s’empêcher d’inviter des amis, sur trois de ses chansons.
Cali est venu à l’ICP, et la session d’enregistrement a (naturellement) tourné à la course-poursuite exultante entre deux gamins en liberté : « Avant qu’il ne soit trop tard » est un galop urgent, ample et glorieux.
Il y a eu Ours (Monsieur le fils de Monsieur Souchon), qui s’est emparé de « 24 heures et des poussières » : au studio Ferber, c’est lui qui a fait venir les copains Albin de la Simone et Seb Martel, et, outre sa voix, il a apposé sur les arrangements son coup de griffe chic et dandy.
Enfin, vous reconnaîtrez la touche enivrante de Jasper Maekelberg (Faces On TV), l’homme qui produit tous les albums de Balthazar ; sur « Demande pas la lune », duo en chiasme subtil, la tension est superbe, et l’orchestration prend des allures de générique grandiose.

Le mix s’est noué à Paris, au studio La Frette, grâce au doigté génial et humble de Nicolas Querre (Arctic Monkeys, Jean-Louis Aubert ou encore le dernier Nick Cave : c’était lui).
C’est là que les copains Franck Marco et Jug ont été faire « vivre » la section guitare-basse-batterie.
Pour le reste des instrumentations, on a échangé des pistes via WeTransfer (vous vous souvenez ? la conjoncture…), avec des artistes excellents : Rafgee (du band français Delgrès) est l’auteur de cuivres renversants ; les violons de Cédric Sottiaux virevoltent en altitude ; vous allez vous dissoudre sous l’effet de l’harmonica de Ben Henry Edwards (qui accompagne Charlie Winston) : la conclusion de l’album, une reprise des « Démons de Minuit », traitée à la loupe, paradoxale, époustouflante, languide, est faite pour le frisson.

Il faudra vous attendre à d’autres coups au cœur.
Ainsi, « Dare-dare », en ouverture du disque, plonge l’ordinaire d’un couple bancal dans des abîmes gainsbouriens, chœurs langoureux en contrepoint.
Dans « Je suppose », la voix de Saule, enregistrée sur dictaphone dans la rue, interprète de façon confondante l’émotion d’un homme qui s’adresse à une ancienne amoureuse : l’effet, tellement filmique, est troublant.
« Quand l’amer monte » est une chanson qui doit son épaisseur à la nuit, nuit de doute, de spleen, dans laquelle subsiste une seule lueur : celle de la clope grillée.
Et comment parler de « Marta danse »… la puissance évocatrice de Saule touche ici au petit miracle, sur une espèce de valse ralentie et fière que lui a inspirée cette vidéo (vous l’avez certainement vue sur les réseaux), dans laquelle l’ancienne ballerine Marta C. Gonzalez, atteinte d’Alzheimer, retrouve les gestes du Lac des Cygnes dans son fauteuil roulant… Et voilà, c’est brillant.

Ce qui brille, c’est encore le jeu des sonorités rebondissantes qui invitent l’esprit de Bashung sur « Tu boudes » ; ou cet assemblage improbable de couleur disco et d’éloge de la douceur dans « La tendresse (tu sais !) » ; ou encore la sémillance de « Regarde autour de toi », hymne faussement ingénu, profondément sincère, qui nous redit à quel point, dans les veines de Saule, courent, aussi, des cascades d’eau pétillante.

Le tout emmené, bien sûr, par ce délicieux premier single, « Rebelle Rêveur » – dont le titre résulte d’un véritable test de personnalité, auquel Saule s’était prêté comme à un jeu : le questionnaire a débouché sur ce profil ambivalent, cette espèce d’anomalie – que le chanteur a eu tôt fait d’adopter, avec l’irrésistible sourire en coin qu’on lui connaît.

Et voilà comment « Dare-dare » nous parvient : intense, riche, évident.
À l’écouter, vous ne penseriez pas un instant que sa fabrication a pu être une aventure compliquée.
Et pourtant. Un an avant la pandémie, Saule avait enregistré, à Paris, un tout autre disque…
Mais au moment de le finaliser, en juin 2019, il a décidé, en tremblant un peu, de n’en (presque) rien garder. Parce que, quinze ans de métier plus tard, il a acquis les bonnes certitudes et des audaces inédites.
Il a donc fallu emprunter un nouveau chemin, sur lequel Saule a rencontré son manager, Cyril Prieur (il s’occupe aussi d’Arno), et puis Michel Boulanger (le directeur artistique de Dutronc, Cabrel entre autres) et le voici mis en confiance.
Il trouve et retrouve des comparses chéris : les gars de Puggy, de Girls in Hawaii, Alice On The Roof. Avec eux, il regoûte à la joie de faire de la musique, tous azimuts. Et puis c’est l’interruption de tout :
la pandémie isole à nouveau Saule. Mais désormais il est en veine, et il compose de plus en plus, d’une façon qui le satisfait de mieux en mieux.

Les premiers indices de cette inspiration revivifiée nous parviennent au printemps et à l’été 2020 : « Dans nos maisons », bulle de douceur en plein confinement, antidote à la cruauté de l’enfermement; puis un duo avec Alice On The Roof, pour brandir, les ailes en plein ciel et les deux pieds sur terre, ce slogan si emblématique de la personnalité de l’artiste : « Mourir, plutôt crever ».

Et les nouvelles chansons continuent de couler dans les doigts de Saule, et il est très heureux. Il en résulte « Dare-dare », dont les saveurs profondes vous émeuvent. Saule, plus que jamais, c’est Tendresse et Robustesse. Une fée clochette que les nuits blanches ont un peu cabossée, un géant sur un fil d’or, des émotions qui chancèlent et puis qui groovent.